Les enjeux de la neutralité du net

 


La question de la neutralité du réseau des réseaux fait actuellement l’objet de discussions passionnées aux Etats Unis, en Europe mais également en France. Décryptage des concepts  et revue des enjeux économiques, techniques et politiques de ce débat.

Signe de l’importance croissante que prend l’Internet dans le fonctionnement de nos sociétés, le débat autour de sa neutralité est désormais entré dans l’actualité.

Aux Etats Unis, Barack Obama a clairement pris position en faveur de la neutralité de l’Internet, en Europe la commission européenne doit statuer prochainement sur ce sujet et en ce qui concerne la France, l’ARCEP (l’autorité de régulation des télécommunications) travaille à rédiger une proposition pour le gouvernement sur ce sujet.

Définition

La définition communément admise de la neutralité du net consiste à dire que l’Internet doit garantir un accès à l’ensemble des services présents sur le réseau, sans discrimination quant au contenu,  à la source, à la vitesse de transmission ou encore au protocole utilisé.

Ce principe qui avait été respecté jusqu’ici sans trop de problèmes est aujourd’hui mis à mal par la saturation des réseaux mobiles.

La nécessité d’un renouvellement des infrastructures

Du fait de la popularité croissante de l’iPhone, des smartphones en général et d’autres périphériques mobiles connectés à l’Internet, les échanges de données mobiles se sont développés au point d’utiliser la quasi-totalité de la bande passante disponible.

Face au risque croissant d’engorgement et afin d’accompagner l‘accroissement du volume des données échangées, les fournisseurs d’accès Internet et les opérateurs téléphoniques se sont lancés dans des programmes d’investissement lourds afin de construire de nouvelles infrastructures à base de fibre optique ou de réseaux cellulaires 4G.

Qui doit payer la facture ?

Ces opérateurs font valoir qu’il leur paraitrait logique de mettre à contribution les grands fournisseurs de contenu qui sont de fait les plus gros utilisateurs de bande passante. Il s’agirait de faire payer Google, Youtube (une filiale de Google), Facebook, … pour prendre en compte le volume de données transportées.

Naturellement ces producteurs de contenu s’y opposent arguant du fait que les fournisseurs d’accès Internet et les opérateurs télécoms se rémunèrent déjà avec le produit des abonnements.

Le risque est pourtant réel que certains opérateurs de mobiles soient tentés de gérer la pénurie de bande passante en privilégiant certains contenus ou encore en excluant certaines applications qui vont à l’encontre de leurs intérêts.

Il y a quelques années, le groupe Neuf Cegetel avait ainsi bridé l’accès à la plateforme Daily Motion faute d’avoir pu aboutir à un accord commercial satisfaisant avec cette dernière. L’utilisation du protocole VoIP, permettant de transporter de la voix sur Internet, a longtemps été bloquée par les opérateurs de mobile  puisqu’il permettait aux utilisateurs de téléphoner sans utiliser leur forfait voix.

La tentation est grande pour ces opérateurs de privilégier certains contenus, par exemple celui qu’ils produisent, de filtrer les communications utilisant certains protocoles, bref de mettre  à mal le principe de neutralité tel que définit plus haut.

Le retour du modèle économique du Minitel

Cette dérive potentielle a été désignée par certains observateurs sous le nom de « Minitel 2.0 » pour faire référence au modèle économique de France Telecom qui consistait à facturer les fournisseurs de contenu tout comme les utilisateurs lorsqu’ils se connectaient sur les sites du réseau Minitel. 

Si les opérateurs réfléchissent à la résurrection du modèle du Minitel sur leurs réseaux c’est qu’ils en ont la maîtrise, contrairement à l’Internet qui représente un réseau ouvert. Le réseau mobile de chaque opérateur est un réseau « managé », c’est à dire contrôlé de bout en bout ce qui permet facilement de contrôler ce qui y circule.

Réseau ouvert et réseau « managé »

Le réseau Internet de son côté a été conçu pour être accessible à tous, n’étant pas « managé » par une autorité quelconque. Ce sont les protocoles utilisés : IP, TCP, http qui assurent l’interopérabilité des équipements et des applications ce qui permet une grande variété d’usages. Puisque personne n’a son mot à dire sur ce qui circule sur l’Internet, de nouvelles applications et de nouveaux usages peuvent librement voir le jour à l’instar du « peer to peer » ou de la VoIP qui auraient eu peu de chance d’émerger dans un environnement étroitement contrôlé.

Neutralité politique

Sur un plan politique, la neutralité d’Internet implique que quiconque puisse produire et diffuser du contenu sans nécessiter d‘investissements lourds comme dans le cas de la télévision. Cette grande diversité de contenu représente une avancée démocratique indiscutable qui fait dire à Benjamin Bayart : « L’imprimerie a permis au peuple de lire, internet va lui permettre d’écrire. »

Cette liberté d’expression est bafouée par un certain nombre de régimes politiques tels que la Chine ou l’Iran qui redoutent de laisser les opinons s’exprimer librement.

Neutralité de la recherche

La question de la neutralité du net revêt également d’autres aspects à l’instar des critiques qui sont adressées par certaines organisations européennes à l’encontre de Google.  Cette société s’est prononcée publiquement pour appuyer le principe de neutralité du net, jusqu’à un certain point qui est celui concernant la préservation de ses propres intérêts.

Si Google ne souhaite évidemment ne pas se voir mettre à contribution pour sa consommation de bande passante, cette société voit d’un mauvais œil les critiques qui pointent l’aspect apparemment arbitraire de l’ordre dans lequel sont affichés les résultats des recherches effectuées sur son moteur.

Les plaignants reprochent à Google de privilégier certains résultats par rapport à d’autres en mettant en doute la neutralité des résultats.

Une question d’intérêt général

Reste qu’il peut être parfois légitime de filtrer certains échanges comme ceux mettant en cause la sécurité. On ne s’offusquera pas non plus du blocage de certains types de contenus  liés à la pédophilie ou à l‘incitation à la haine raciale.

On pose là des questions relatives à la liberté d’expression qui trouvent des réponses différentes en fonction des législations nationales, législations par ailleurs inopérantes sur l’Internet.

La question de la neutralité du net revêt en fait différents aspects : économique, juridique, politique et citoyen d’après la députée européenne Catherine Trautman qui s’exprimait à l’occasion d’un débat organisé en avril par l’ARCEP.

Loin d’être une question réservée aux seuls « geeks » ou autres spécialistes d’Internet, la neutralité du réseau des réseaux entre à juste titre de plein droit dans le champ politique et concerne désormais tous les utilisateurs d’Internet qui sont également par ailleurs des citoyens.