Après le bannissement de Flash par Apple, les applications internet riches ont-elles encore un avenir ?  

 


Jusqu’à une date récente, la technologie Flash d’Adobe apparaissait incontournable pour donner vie aux sites Web au-delà de l’affichage statique de pages html. Pourquoi Apple décide t’il de bannir Adobe de ses OS mobiles et le RIA a-t-il dans ces conditions encore un avenir ?

Ce qu’on appelle le RIA (Rich Internet Application) désigne les animations que l’on trouve sur un grand nombre de sites web et qui sont généralement réalisées grâce à une technologie appelée Flash développée par Adobe et dans une moindre mesure par une plateforme concurrente nommée Silverlight et produite par Microsoft.

Sans Flash et Silverlight, la plupart des sites Web se contenteraient d’afficher un contenu relativement statique, le HTML ne permettant pas aujourd’hui de réaliser de sites offrant une grande richesse d’animation, même si Ajax permet de pallier en partie à ces inconvénients.

Selon Adobe, Flash est présent sur plus de 95  % des PC connectés sur le net et est aujourd’hui indispensable au visionnage de vidéos hébergées sur une grande majorité de sites et notamment ceux de Youtube ou de Daily motion.

Le bannissement de Flash

Dans ce contexte, la décision d’Apple de rendre Flash technologie non grata pour l’iPhone ainsi que dans sa tablette iPad a surpris par sa radicalité et sa brutalité.

Le constructeur californien annonçait récemment que toute application écrite pour la version 4.0 de l’iPhone et qui utiliserait la plateforme de développement d’Adobe (ainsi que tout environnement de développement multi plateformes en général) ne recevrait pas l’agrément nécessaire pour être listée dans l’App store, ce qui revient de facto à interdire aux développeurs l’utilisation des outils d’Adobe.

Pourquoi Apple renonce t’il délibérément à une technologie omniprésente et pourquoi le constructeur prend–il le risque de frustrer ses utilisateurs puisque ceux-ci ne peuvent pas utiliser leur tablette ou leur smartphone pour accéder à des applications Flash ?

Les explications d’Apple

Steve Jobs, le patron d’Apple, vient de publier une lettre ouverte dans laquelle il explique les raisons qui l’ont amené à prendre cette décision et qui liste une série de considérations techniques, liées à l’ouverture, à la performance et aux bugs de Flash, à la consommation de la batterie, à la modernité, …

Steve Jobs, CEO d'Apple

Sans entrer dans le détail des raisons évoquées, Jobs critique Adobe au motif que sa plateforme est propriétaire étant donné que cette société est la seule à décider des évolutions de son offre.

Le patron d’Apple plaide en faveur d’un web ouvert qui reposerait sur le seul respect des standards HTML, CSS et Javascript en insistant sur le futur HTML 5 et en rappelant que cette version d’HTML en cours de spécification supportera la vidéo, permettant ainsi de se passer de Flash pour cet usage.

Jobs fait référence explicitement au codec H.264 permettant de visionner toute vidéo intégrée dans une application HTML 5, en précisant que cette technologie est ouverte contrairement au lecteur vidéo de Flash.

Cette prise de position publique d’Apple a vraisemblablement pour objectif de calmer les protestations qui se sont élevée de la part des développeurs utilisant les outils d’Adobe tout comme des utilisateurs qui se voient de facto privés d’une bonne partie du contenu disponible sur le web.

La réponse d’Adobe

La position du patron d’Adobe, exprimée au cours d’une interview au Wall Street Journal, est que les arguments d’Apple n’ont rien à voir avec la technologie et ne sont qu’un écran de fumée destinés à cacher la volonté d’Apple de verrouiller ses utilisateurs dans une plateforme propriétaire.

Shantanu Narayen (à droite), patron d'Adobe

Apple dérive une bonne partie de ses revenus des ventes de sa plateforme d’applications en ligne, ainsi que du téléchargement de contenu audio et vidéo via iTunes.

Contrairement à ce qu’affirme Jobs, H.264 n’est pas une spécification libre de droits mais une technologie qui n’est utilisable qu’à condition d’en voir acquis la licence auprès d’un consortium qui appartient à un certain nombre de sociétés, dont Apple et Microsoft.

Garantir l’exclusivité des applications

Apple ne redoute rien d’autre qu’un environnement de développement multi-plateformes comme Flash, mais également Silverlight ou son dérivé Mono qui permettrait à des développeurs d’écrire une application unique qui serait ensuite utilisable dans tous les autres environnements pour lesquels un run-time est disponible. Dans une telle hypothèse, Apple perdrait l’avantage que lui confère la disponibilité d’applications de qualité spécifiquement écrites pour l’iPhone ou l’iPad.

Apple oblige donc les développeurs à n’utiliser que certains outils qui lui sont propres et qui découragent ou au minimum rendent beaucoup plus coûteux toute velléité de portage.

Ce faisant, Apple prend un risque calculé de se mettre à dos une partie de la communauté des développeurs qui risquent de se tourner vers des plateformes alternatives, comme Android par exemple.

La fin du RIA ?

Peut-on déduire pour autant de ce qui précède que le RIA est condamné par les prises de position d’Apple.

Ce serait sans doute aller un peu vite en besogne et supposer qu’Apple finisse par jouir d’une domination complète du marché des smartphones tout comme de celui des tablettes.

C’est également oublier le bon vieux PC qui va continuer à représenter et de loin la plateforme dominante d’utilisation d’Internet pendant encore de nombreuses années.

A ce sujet, l’institut Forrester vient de publier une étude qui vient fort à propos prédire la persistance du RIA dans les années à venir.

Forrester rappelle qu’HTML 5 est une spécification en devenir, largement incomplète et partiellement supportée par les différents navigateurs : Internet Explorer, Firefox, Safari ou Chrome.

Le manque d’outils de développement et l’implémentation incomplète et non homogène d’HTML 5 rend très difficile l’écriture d’applications Internet riches basée sur cette spécification qui puissent s’exécuter de façon similaire dans les principaux navigateurs. Pour ces raisons, Flash et Silverlight  ont encore de beaux jours devant eux.

Le pari d’Apple

Les choix d’Apple constituent un pari risqué de la part de Steve Jobs. La conséquence de cette politique est de pousser les développeurs dans le camp de Google, voire de Microsoft.

Apple cherche à prendre de vitesse ses concurrents en développant un écosystème d’une force telle que les développeurs n’aient pas d’autre choix que de passer sous ses fourches caudines.

Cette stratégie ne peut marcher que si Apple conserve ses parts de marché mais peut devenir très vite contre-productive, voire suicidaire dans le cas contraire.

La stratégie d’Apple consiste à bâtir ce que les américains appellent un « Walled Garden », c'est-à-dire un univers clos totalement contrôlé par Apple qui se réserve le droit de d’autoriser le contenu qui pourra être téléchargé et visionné, les applications qui seront autorisées tout comme les outils de développement ayant droit de cité.

Reste à voir si Apple sera en mesure de gagner son bras de fer qui l’oppose à Adobe mais également à Google, Microsoft, Nokia, RIM, … et si les utilisateurs suivront le constructeur californien sans tiquer sur les restrictions imposées.